Les sages de l'époque rabbinique ont fréquemment interprété les récits bibliques avec de la fluidité et de la malléabilité des genres, créant ainsi (pour notre plus grand bonheur) une lignée d'ancêtres bibliques qui défient le binaire traditionnel.
Voici les principales preuves de fluidité de genre identifiées chez les ancêtres bibliques dans ces récits :
• L'Adam originel, le premier humain : Selon le Midrash, le premier être humain n'était pas un homme, mais un androgynos ( possédant à la fois des caractéristiques masculines et féminines). Le Midrash suggère que D.ieu a créé Adam avec deux visages avant de le séparer en deux êtres distincts, ce qui signifierait que l'humanité a commencé dans un état non binaire.
Texte (Torah)
Création “mâle et femelle” : Genèse 1:27.
Récit de séparation en Genèse 2 (la “côte/face/ côté”) : Genèse 2:21.
Source rabbinique (où apparaît l’androgynos + “deux faces”)
Bereshit Rabbah / Genesis Rabbah 8:1 : Adam créé androgynos et/ou “double-faced” puis “scié” en deux.
Le midrash introduit explicitement l’androgynos / double-face.
https://voices.sefaria.org/sheets/115214?lang=bi
• Abraham et Sarah : Des textes talmudiques affirment qu'Abraham et Sarah étaient à l'origine des tumtumim, une catégorie désignant des personnes dont les organes sont cachés ou dont le sexe est indéterminé. Cette condition est utilisée pour expliquer leur infertilité prolongée jusqu'à ce que leurs corps soient miraculeusement « ouverts ». De plus, Sarah est parfois décrite comme une aylonit, une personne assignée femme à la naissance mais ne développant pas de "maturité féminine".
Texte (Torah)
Infertilité de Sarah : Genèse 11:30 (“Sarai était stérile…”).
Source rabbinique (tumtum / aylonit)
Talmud, Yevamot 64a–b : Abraham et Sarah décrits comme tumtumim (organes “cachés”) ; Sarah décrite comme aylonit (catégorie rabbinique).
https://voices.sefaria.org/sheets/263046?lang=bi
• Dinah (fille de Jacob et Léa) : Un Midrash raconte que le sexe de Dinah a été changé dans l'utérus de sa mère. À l'origine conçue comme un garçon, elle aurait été transformée en fille par D.ieu à la suite des prières de Léa, qui souhaitait que sa sœur Rachel ne soit pas humiliée en ayant moins de fils.
Texte (Torah)
Naissance de Dinah : Genèse 30:21.
Source rabbinique (le cœur du récit “transformée”)
Talmud, Berakhot 60a : cité comme base de l’idée que Dinah était initialement destinée à être homme puis devenue femme (via prière de Léa)
https://jwa.org/encyclopedia/article/dinah-midrash-and-aggadah
• Mordechaï (Mardochée) : La tradition rabbinique prête à Mordechai une capacité étonnante : il aurait allaité Esther lui-même. Le Midrash explique que ne trouvant pas de nourrice pour Esther orpheline, son propre corps a produit du lait pour la nourrir.
Texte (Tanakh)
Esther 2:7 (Mordekhaï “éleva / prit en charge” Esther).
https://voices.sefaria.org/sheets/263938
Sources rabbiniques
Midrash : tradition selon laquelle Mordechaï aurait allaité Esther, et justification par l’énoncé “le lait d’un mâle est pur”.
https://mechonhadar.s3.amazonaws.com/mh_torah_source_sheets/SYI2014%20Weiss%20Father%27s%20Milk.pdf
• Ya'akov (Jacob) : Jacob acquiert le nom d'Israël après avoir lutté avec un ange, et ses deux noms sont utilisés de manière interchangeable dans le Tanakh. Plus tard, les rabbins utilisent « La Maison de Jacob » pour désigner les femmes et « Le Peuple d'Israël » pour les hommes, suggérant une forme de queerness linguistique ou de dualité de genre attachée à ce personnage.
Genèse 32:29 : “Ton nom ne sera plus Jacob mais Israël…”. https://www.sefaria.org/Genesis.32.29?lang=bi&aliyot=0
Texte (Torah)
Exode 19:3 : “Ainsi tu diras à la maison de Jacob et tu déclareras aux enfants d’Israël…”. https://www.sefaria.org/Exodus.19.3?lang=bi&aliyot=0
Source rabbinique
Midrash Mekhilta de-Rabbi Ishmael (sur Exode 19:3) : “Maison de Jacob” = les femmes ; “Enfants d’Israël” = les hommes
https://www.jtsa.edu/torah/expanding-the-circle-of-revelation/
Des lectures rabbiniques et midrashiques (de la tradition orthodoxe) introduisent donc des figures ou états corporels non binaires ou transformables, à partir de versets de la Torah. Même s'il n'y a pas de personnages “trans” explicites dans la Torah, mais il y a bien des récits via le midrash qui évoquent la non-conformité de genre. En explorant ces récits, les textes anciens montrent alors que la diversité des identités n'est pas une invention moderne, mais une part de l'histoire sacrée du peuple juif.
Androgynos, tumtum, aylonit : ce n’est pas la Torah qui parle avec ces termes, ce sont des catégories rabbiniques et des récits midrashiques. Dans le judaïsme orthodoxe, des récits comme Adam androgynos, Dinah "transformée" ou Mordekhaï qui allaite sont considérés comme des enseignements midrashiques très respectés. Mais ce sont des écrits qui ne font pas partie de la Torah écrite et orale telle qu’interprétée par la halakha (=loi juive) qui repose sur un modèle binaire du sexe : ces récits bien que rabbiniques n’ont donc pas force de loi d'inclusion pour l'orthodoxie juive.
Les catégories rabbiniques androgynos, tumtum, aylonit existent bien dans le droit juif pour classer juridiquement des situations. Les lectures queers ne sont pourtant pas reconnues comme vraies au sens orthodoxe, même si les textes traditionnels sur lesquels elles s’appuient sont bien présents dans la tradition reconnue.
A ce jour, le judaïsme orthodoxe ne fonde donc pas l’inclusivité des personnes trans, intersexes et non binaires sur ces récits midrashiques ou sur les catégories rabbiniques, même s’il reconnaît l’existence de ces textes : toute lecture qui ferait du genre une identité fluide auto-définie est pour l'instant rejetée.
De plus en plus de rabbins orthodoxes affirment cependant leur non exclusion, voir leur inclusion, des personnes trans en affirmant qu'elles doivent être traitées avec dignité et sans humiliation aucune.